IA & Étudiants

L’IA va-t-elle transformer nos Ă©tudiants
 ou les dĂ©former ?

Introduction

L’intelligence artificielle (IA), notamment dans sa dĂ©clinaison gĂ©nĂ©rative avec des outils comme ChatGPT, a rapidement envahi nos salles de classe. Ces technologies offrent des possibilitĂ©s sans prĂ©cĂ©dent pour l’individualisation de l’apprentissage, mais soulĂšvent en parallĂšle des interrogations majeures sur la transformation des rapports au savoir, Ă  l’évaluation, Ă  soi et aux autres. Cette rĂ©flexion propose une revue en deux volets — avantages et consĂ©quences — pour mieux comprendre les effets de l’IA sur nos Ă©lĂšves et Ă©tudiants.

I. Les avantages pĂ©dagogiques de l’IA pour les Ă©tudiants

1.1. AmĂ©lioration de la personnalisation et de l’engagement

L’un des apports les plus Ă©vidents de l’IA est sa capacitĂ© Ă  proposer un apprentissage personnalisĂ©, Ă  travers l’analyse des traces numĂ©riques des Ă©tudiants (Alexandre et al., 2024). GrĂące Ă  des algorithmes adaptatifs, des outils comme ChatGPT ou KidLearn peuvent calibrer les contenus selon le niveau de l’apprenant et sa zone proximale de dĂ©veloppement (ZPD), favorisant ainsi la motivation et la persĂ©vĂ©rance.

BognĂĄr et al. (2024) ont mis en Ă©vidence que les environnements d’apprentissage enrichis par l’IA favorisent l’autonomie, la rĂ©gulation personnelle et le sentiment d’efficacitĂ© acadĂ©mique. Cela rejoint les principes de la thĂ©orie de l’autodĂ©termination, dans lesquels l’autonomie et la compĂ©tence sont des vecteurs d’engagement durable.

1.2. Développement de la pensée critique

Contrairement aux idĂ©es reçues, une utilisation active et rĂ©flexive des chatbots IA peut renforcer la pensĂ©e critique. Suriano et al. (2025) montrent que l’interaction avec ChatGPT favorise la considĂ©ration de multiples perspectives sur un mĂȘme sujet, et stimule les raisonnements de type SystĂšme 2 (lents et dĂ©libĂ©rĂ©s), pourvu que les Ă©tudiants soient engagĂ©s cognitivement.

L’outil devient alors un support de mĂ©tacognition : il suscite la comparaison, la vĂ©rification et parfois le doute, Ă©lĂ©ments clĂ©s de l’analyse critique (Suriano et al., 2025). Ce processus est amplifiĂ© lorsque l’enseignant structure les interactions de maniĂšre formative.

1.3. Accessibilité accrue et équité

L’IA permet Ă©galement de dĂ©mocratiser l’accĂšs au savoir, en particulier dans les environnements Ă  faibles ressources. Jaboob et al. (2024) montrent que dans plusieurs pays arabes, les outils gĂ©nĂ©ratifs ont contribuĂ© Ă  une amĂ©lioration significative de la performance cognitive des Ă©tudiants, notamment en offrant un accompagnement instantanĂ© et contextuel aux difficultĂ©s rencontrĂ©es.

Cette instantanĂ©itĂ© est particuliĂšrement prĂ©cieuse dans l’enseignement Ă  distance, oĂč le soutien enseignant peut ĂȘtre limitĂ©. Dans ces contextes, ChatGPT agit comme un tuteur virtuel disponible 24/7 (Sevnarayan & Potter, 2024).

1.4. DĂ©veloppement des compĂ©tences numĂ©riques et d’autoformation

Boubker (2024) note que les Ă©tudiants qui utilisent ChatGPT sont plus susceptibles Ă  explorer de maniĂšre autonome des contenus complexes et Ă  dĂ©velopper des stratĂ©gies d’apprentissage personnalisĂ©es. L’usage du chatbot les pousse Ă  poser de meilleures questions, Ă  reformuler, Ă  comprendre les limites de leurs connaissances, ce qui nourrit une dynamique d’autoformation positive.

Cette logique renforce la compétence à apprendre à apprendre, cruciale dans un monde de savoirs mouvants.

1.5. AllĂšgement de la charge cognitive et administrative

Enfin, l’IA offre un soutien pour des tĂąches rĂ©pĂ©titives ou techniques, comme la traduction, la rĂ©vision linguistique, la recherche bibliographique, etc. Cela permet aux Ă©tudiants de se concentrer sur les aspects rĂ©flexifs et crĂ©atifs de leur formation (Grassini, 2023). Cette Ă©conomie de moyens cognitifs peut renforcer la motivation en rĂ©duisant la surcharge mentale, notamment pour les Ă©tudiants en situation de stress ou en retour aux Ă©tudes.

II. Les consĂ©quences nĂ©gatives d’une utilisation non critique de l’IA

2.1. Risques pour l’intĂ©gritĂ© acadĂ©mique

L’un des effets les plus problĂ©matiques de l’IA est sa capacitĂ© Ă  produire des contenus rapidement et sans effort. Cette facilitĂ© d’usage pose de graves dĂ©fis Ă  l’intĂ©gritĂ© acadĂ©mique. Sevnarayan & Potter (2024) alertent sur une prolifĂ©ration d’essais gĂ©nĂ©rĂ©s par IA dans les formations Ă  distance, oĂč les systĂšmes d’évaluation traditionnels deviennent obsolĂštes.

Plusieurs institutions tentent de détecter les textes générés automatiquement, mais les limites techniques et éthiques de cette surveillance soulÚvent des dilemmes importants (Wu et al., 2024). La frontiÚre entre usage légitime (reformulation, aide à la compréhension) et plagiat devient floue.

2.2. Dépendance cognitive et affaiblissement de la pensée autonome

Une autre consĂ©quence est l’« externalisation cognitive » excessive. Les Ă©tudiants peuvent s’habituer Ă  dĂ©lĂ©guer la rĂ©flexion et la rĂ©daction Ă  l’outil, au point d’atrophier leurs propres capacitĂ©s d’analyse (Suriano et al., 2025). Le recours systĂ©matique Ă  l’IA peut renforcer les processus mentaux automatisĂ©s (SystĂšme 1) au dĂ©triment des raisonnements complexes et rĂ©flexifs.

Cette dĂ©pendance cognitive est d’autant plus marquĂ©e chez les Ă©tudiants qui manquent de confiance ou de ressources mĂ©tacognitives (Grassini, 2023).

2.3. Isolement social et appauvrissement des relations humaines

Crawford et al. (2024) montrent que l’usage intensif des IA comme substitut aux interactions humaines entraĂźne une rĂ©duction du sentiment de connexion sociale, une baisse du bien-ĂȘtre et un isolement acadĂ©mique. Les Ă©tudiants qui se tournent vers ChatGPT au lieu de solliciter un enseignant, un pair ou un tuteur, se privent d’un capital relationnel essentiel Ă  la persĂ©vĂ©rance.

La substitution des interactions humaines par des agents conversationnels nuit au sentiment d’appartenance, en particulier chez les Ă©tudiants Ă  risque ou en situation de vulnĂ©rabilitĂ© Ă©motionnelle.

2.4. Biais, opacité et qualité discutable des réponses

Bien que puissants, les modĂšles gĂ©nĂ©ratifs restent opaques et sujets aux biais. Ils peuvent diffuser des erreurs factuelles, des gĂ©nĂ©ralisations culturelles ou des contenus stĂ©rĂ©otypĂ©s (Grassini, 2023 ; Wu et al., 2024). Or, les Ă©tudiants accordent souvent une confiance excessive aux rĂ©ponses gĂ©nĂ©rĂ©es, surtout lorsqu’elles sont bien formulĂ©es.

Ce phĂ©nomĂšne renforce le risque de dĂ©sinformation ou de pensĂ©e paresseuse, si l’étudiant ne vĂ©rifie pas les sources ou ne dĂ©veloppe pas son esprit critique.

2.5. InĂ©galitĂ©s d’usage et fracture numĂ©rique

L’accĂšs Ă  l’IA reste inĂ©gal : certains outils sont payants, ou nĂ©cessitent des compĂ©tences numĂ©riques spĂ©cifiques. Cette fracture renforce les inĂ©galitĂ©s entre Ă©tudiants dĂ©jĂ  bien dotĂ©s et ceux plus Ă©loignĂ©s des ressources ou des savoirs numĂ©riques (Jaboob et al., 2024). Elle pose un dĂ©fi d’équitĂ© pĂ©dagogique, notamment dans les contextes multiculturels ou Ă  faibles revenus.

Conclusion

L’intĂ©gration des intelligences artificielles dans l’enseignement supĂ©rieur ne saurait ĂȘtre jugĂ©e unilatĂ©ralement. Entre levier d’inclusion pĂ©dagogique et danger pour l’autonomie intellectuelle, l’IA est un outil ambivalent qui reflĂšte — et amplifie — les dynamiques Ă©ducatives existantes. Les donnĂ©es analysĂ©es ici montrent l’urgence d’un encadrement pĂ©dagogique, Ă©thique et mĂ©thodologique pour soutenir les usages bĂ©nĂ©fiques, sans occulter les risques. Former les Ă©tudiants Ă  devenir des utilisateurs critiques, autonomes et responsables de l’IA est sans doute le prochain grand dĂ©fi Ă©ducatif.

Références

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